Ce dont témoigne celle-ci est tellement moins grandiloquent. Et pourtant !

Quand elle se rendît des nuées sur la terre et plongea dans ses profondeurs, jusqu'au dernier moment, elle ne savait pas si un coup de soleil la renverrait dans les hauteurs, ou si des racines assoiffées, de mousse ou d'un vieux chêne, se la disputeraient pour véhiculer leur sève... Ce fût une amanite tue-mouche qui s'en gorgea et, prenant la mouche, s'en délesta avec son poison, pour condamner l'insecte. Et de là encore, elle ne savait pas si elle s'écoulerait d'un lent pourrissement, ou si la déssication la relèverait, ou encore si quelque charognard l'emmènerait dans un nouveau voyage : ce fut un campagnol qui s'en rendit malade à se laisser cueillir par la première couleuvre.

Puis un blaireau glouton surprit le reptile ! Et la voilà partie pour des années sauvageonnes

Et du mustélidé, elle se glorifia en allant porter l'être au sein de sa femelle, pour exploser en vie au dédale de son anatomie dans le labyrinthe du terrier familial, au pied du même gros chêne qui voulut la happer ?

Et c'est là qu'elle revint au jour, au milieu de la petite nichée qui vivait en noir et blanc et néanmoins dans la joie. Elle accompagna la croissance d'un des sept petits jusqu'à ce jour gris où il fallait traverser...

Qu'y avait-il de si important qu'il fallusse aller voir de l'autre coté de cette bande dure et découverte, où rien ne poussait et qui tremblait au passage effréné de bolides sans loi ? La mère était inquiète mais il fallait traverser.

Les vipères, là-bas, étaient-elles moins vivaces et plus propices à l'entraînement ?

Tous avaient consigne de courir à toutes jambes dès qu'elle fuserait.

Le traffic paraissait tari et la lourde fourrure jaillit du bas coté, suivie dans le centième de seconde par les blaireautins. Mais le bruit redouté se fit à nouveau entendre et l'un des frères ne put s'empêcher de tourner la tête ; aveuglé et pris de frayeur, désorienté, la voiture le percuta.

Des saccades restaient audibles. De l'autre coté du talus qui bordait, la crainte avait envahi la famille. La jeune blairelle grimpa voir, des petits la suivirent. Leur frère était étendu, tremblant encore, les yeux ouverts, le museau pointé vers eux.

Le véhicule s'était arrêté ; un homme en était descendu vociférant. Il regardait l'avant de l'engin. Il parcourut les cent cinquante mètres qui le séparaient de l'animal gisant. "Ca y est ! Il va le dévorer !" Tous s'abandonnaient au règles de sélection naturelle.

Mais ce fut la stupéfaction lorsque, après avoir donné un coup de pied rageur au petit, l'homme retourna à sa machine et partit.

Quelle était donc cette bête qui agissait ainsi sans qu'un principe de vie la conduise ?

Encore dans cette angoisse, ils virent un autre véhicule s'approcher et ralentir, éviter le corps délaissé, puis s'arrêter et reculer à sa hauteur. Un homme semblable en sortît, regarda un instant l'animal, puis l'empoigna et le remit sur l'herbe contre la haie. Plus humain que sa machine, celui-là lui avait claqué la portière pour venir témoigner sa compassion et remettre à la terre l'envelloppe meurtrie pour qu'elle réintègre le cycle de vie. Il repartit.

Ils ne comprirent pas plus l'un que l'autre de ces comportements.

Après être allés lécher le corps dans la nuit, la famille alla son chemin.

La goutte d'eau a partagé la vie d'un des frères survivants. Il connut des combats acharnés pour un terrier, pour manger, pour se défendre, il vit tomber, fauchés en pleine course au feu des batons tonnants, des sangliers furieux, elle il vit même la martre, piègée dans un poulailler, plantée d'une fourche, déchirée par les chiens, qu'elle blessait encore griffant et mordant, jusqu'à ce qu'un paysan l'achève ; elle ne vît rien de pire que ce coup de pied donné pour rien au frère agonisant.

Et s'il pouvait comprendre, s'il en était dix comme le second, que l'espèce soit préservée, il s'inquiétait pour la vie même qu'elle laissa grouiller à ce point cette espèce monstrueuse qui portait gratuitement outrage à l'être...