Celle-ci se laissait ballotter par le mouvement immuable d'une marée nocturne quand survinrent, de plus en plus présentes, des ondes saccadées qui annonçaient un cataclysme. Les poissons fuyaient, crustacés et coquillages se terraient, mais elle, tenait sa place. sous la pleine lune de juin.

Puis l'aube se leva et les canons tonnèrent, les projectiles fusèrent, venant de la terre normande, la firent s''élever en gerbe à l'honneur de ceux qui allaient mourir, au dessus des embarcations qui couvraient la mer et qui les contenaient. Cinq fois, dix fois elle s'éleva pour retomber d'abord à la mer, puis sur des carcasses fumantes ou sur des êtres en sang par quoi tout rougissait de honte à telle barbarie.

La flotte vomît une nuée d'humains empesé d'accessoires qui se ruaient vers la plage.

De mémoire de goutte d'eau, jamais elle n'avait vu pareille chose. La course éperdue à la vie des tortues juste écloses, fonçant droit à la mer sous la menace des oiseaux carnassiers, n'était pas plus terrible. Ceux-là espéraient le rivage sous un semblable hasard meurtrier qui happait autour d'eux tant des leurs. Mais d'un même sacrifice, ils portaient sur leurs dos les instruments.

C'est de ce sang versé qu'elle appris ce qu'était un homme dans le pire et le meilleur, capable d'autant de volonté au service de la haine pour aller détruire son frère ennemi, et en même temps, de plus encore au service du partage, jusqu'à donner sa vie pour une cause qui le dépasse.

Et de ce sang versé, maintes fois effacé des revers de la Manche, autant de fois ramené par les marées montantes, des peuples sont devenus frères dans l’honneur et la victoire contre la tyrannie. Américains, canadiens, britanniques, polonais, danois, norvégiens, grecs, français bien sur, et par extension tous ceux qui refusent de renoncer à la liberté pour une illusion de sécurité, furent tous liés par ce sang.

De ce sang versé en offrande dont elle s'imprégnait, de cette eau devenue inutile à l'homme qu'elle faisait vivre, et qui se remettait, là où elle s'écoulait, au service de la vie, l'eau sut qu'une même communion pouvait exister chez les humains.

La communion d'esprit par quoi cette marée humaine de pleine lune montait des plages de Normandie pour ne s’arrêter qu’en Allemagne, en Autriche, en Hollande et qui rassemblait sur tous les continents, tout ce qui voulait balayer la haine et l’ignominie des cœurs du monde, pour qu’il soit libre. Et ces plages ne gardèrent plus de ce sang rouge que le souvenir d'un jour flamboyant, et l’honneur de l'avoir recueilli pour que le mal sache que jamais la victoire ne sera sienne.

Elle apprit que pour eux existait un autre baptème, comme elle animait toute vie, l'esprit anime tout homme.